INTRODUCTION AU LIVRE DES PSAUMES

(D'après Les psaumes et le coeur de l'homme, Louis Jacquet)

Magnum opus hominum, laudare Deum
Louer Dieu, voilà la grande oeuvre des hommes
S. Augustin

Sujet du livre : Dieu, et l’homme en marche vers et face à Dieu. Sur les 150 psaumes bibliques, seulement 17 ne comportent pas le nom de Dieu dans le premier verset.

L’origine du mot « psaume » : du grec psalmos, terme qui exprime originellement soit l’action de toucher un instrument à cordes (en grec : psallein), soit la mélodie d’accompagnement d’un chant. Par métonymie, il a fini par désigner les poèmes ainsi chantés. En hébreu, on parle de mizmor.

L’origine du mot « Psautier » : du grec psalterion, instrument à cordes (lyre, harpe) dont on se sert pour accompagner un chant. Il en viendra à désigner le recueil des chants qu’un instrument à cordes accompagnait. Dans la Bible hébraïque, le recueil des psaumes porte le nom de Sefer tehillim : “Rouleau des louanges”.

Langue originale du Psautier : l’hébreu (Texte Massorétique : TM). Pour les Juifs, les cinq livres de la Torah (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome) sont les livres de Dieu à la synagogue et le Psautier, qui se compose de cinq parties, est le livre quintuple de la synagogue à Dieu.

Nombre de psaumes : 150 (les LXX consignent un 151e psaume chanté par David, mais avec cette mention : « hors nombre ») ; Nombre des versets : 2527 ; Psaume le plus long : Ps 119 (118), 176 versets ; Psaume le plus court : Ps 117 (116), 2 versets ; Milieu du Psautier : Ps 78 (77), 36.

Cinq livres : tous terminés par une doxologie sacrée et canonique, mais sans lien direct avec les psaumes et qui émane des collecteurs qui procédèrent à la distribution des psaumes en cinq livres :

1- Ps 1 à 41 (40).

2- Ps 42 (41) à 72 (71).

3- Ps 73 (72) à 89 (88).

4- Ps 90 (89) à 106 (105).

5- Ps 107 (106) à 150.

Numérotation des psaumes : elle diffère selon que l'on consulte le TM ou les versions qui en dérivent. Parmi ces versions, citons les Septantes (LXX ; traduction en grec réalisée à Alexandrie au IIe s. avant J.-C. ; le Christ et les Apôtres citent les psaumes selon la version des Septantes ; toute la tradition chrétienne tant liturgique que patristique, en Orient comme en Occident, s'est toujours basée sur cette version, y compris Vatican II ; le Psautier est le livre de l'Ancien Testament le plus souvent cité dans le Nouveau Testament), la Vulgate (décalque latin des LXX réalisé par S. Jérôme), la Néo-Vulgate (version révisée au XXe s. de la Vulgate).

TM                                                                               Versions

1 – 8                                                                                     1 – 8

9 – 10                                                                                          9

11 – 113                                                                            10 – 112

114 – 115                                                                                  113

116                                                                                  114 – 115

117 – 146                                                                        116 – 145

147                                                                                  146 – 147

148 – 150                                                              148 – 150 + 151

Ces deux numérotations n’aboutissent au nombre de 150 que par des combinaisons artificielles. Par exemple : les Ps 42 et 43 qui sont séparés sont manifestement un seul poème, les Ps 14 et 53 sont identiques, etc.

Temps de composition du Psautier : sur une période de six siècles de 1050 à 450 avt J.-C. Le Psautier résulte de groupements successifs de poèmes indépendants ou déjà partiellement réunis qui furent opérés à des fins cultuelles depuis l’époque de David jusqu’à celle d’Esdras et de Néhémie.

On distingue trois collections fondamentales :

1) Ps 1 à 41 : à part les Ps 1, 2 et 33, cette première collection ne comporte que des psaumes “davidiques” [1] et Dieu y est presque continuellement désigné par son nom propre YHWH. L’auteur y parle en son nom personnel, et non en celui d’une collectivité ou de la nation.

2) Ps 42 à 89 : collection composite :

a - Un long recueil (42 à 83) marqué par l’absence du Nom de YHWH. On l’appelle le Psautier « élohiste » parce que Dieu y est désigné sous le nom de Elohim. Ce recueil résulte du groupement de plusieurs petits Psautiers opéré sans doute pendant l’exil en Babylonie (à partir de – 587). Le nom sacré YHWH en est exclu afin que les usagers ne le souillent pas en le pronon-çant hors d’Israël. On y distingue trois petits Psautiers :

                               a1 - Le Psautier « des fils de Coré » : Ps 42 à 49.

                               a2 - Le Psautier « d’Asaph » : Ps 50 et 73 à 83 (marqués par la fougue religieuse).

                               a3 - Le second Psautier « davidique » : Ps 51 à 72 (3 psaumes anonymes : 66, 67, 71).

b - Six psaumes isolés (84 à 89) : les psaumes 84, 85, 87 et 88 sont « coraïtes », le psaume 86 est « davidique » et le 89 attribué à Ethan l’Ezrahite.

3) Ps 90 à 150 : collection disparate. Poèmes pour la plupart anonymes et dépourvus de titres. Le Ps 90 est attribué à Moïse. On distingue tout de même quelques recueils :

a - Les psaumes royaux (Ps 93 ; 96 à 100) : exploitent le thème de la royauté de Dieu sur les hommes et sur les nations.

b - Le triple Hallel : trois séries de psaumes commençant par halelû yâh :

                               b1 - Hallel ordinaire (Ps 113 à 118) : se chantait au Temple à Pâques.

                               b2 - Grand Hallel (Ps 135 à 136) : contiennent 35 invitations à la louange de YHWH.
                                      Ils se chantaient chaque sabbat, le matin, puis à la fin du repas pascal.
                                      Ce sont eux que désignent les évangélistes en Mt 26, 30 et Mc 14, 26.

                               b3 - Petit Hallel (Ps 146 à 150) : prières du matin.

c - Les psaumes graduels ou « des Montées » (Ps 120 à 134) : poèmes composés en vue de soutenir la foi des Israélites dans l’accomplissement de leurs pèlerinages à Jérusalem.

d - Deux psaumes sapientiaux (Ps 111 et 112).

e - Divers psaumes « davidiques » (Ps 101, 103, 108 à 110, 138 à 145).

f - Trois psaumes historiques (Ps 105 à 107) : célèbrent les bienfaits divins et les infidélités d’Israël depuis la vocation d'Abraham jusqu'à la Restauration.

Les différents types de psaumes : il y a dans le Psautier des poèmes de différents types, et à l'intérieur des psaumes eux-mêmes se trouvent parfois divers genres littéraires. On peut distinguer les catégories suivantes :

  • Les psaumes d'action de grâce : magnifient Dieu en lui-même ou dans ses œuvres de Création et de Salut (Ps 29 ; 46 ; 104...).

  • Les psaumes de confiance : chantent l'abandon de l'âme à son Dieu (Ps 3 ; 4 ; 62 ; 130...).

  • Les psaumes de supplication : implorent le secours divin dans la détresse communautaire (Ps 44 ; 60 ; 74 ; 79...) ou individuelle (Ps 12 ; 22 ; 32 ; 39 ; 42-43). Leur structure est assez uniforme : appel à Dieu, exposé de la misère ou de l'épreuve, profession de confiance, promesse d'un sacrifice ou d'un chant d'action de grâce.

  • Les psaumes imprécatoires : sont liés à la catégorie précédente, mais l'imploration du secours divin y est renforcée d'un appel au châtiment ou à la destruction des ennemis.

  • Les psaumes didactiques : en rapport avec la littérature sapientielle, visent à l'instruction religieuse et morale des Israélites (Ps 1 ; 9-10 ; 14 ; 101 ; 111 ; 119) en invitant à l'étude et à la mise en pratique de la Parole de YHWH contenue dans la Loi, ou en tirant des leçons de l'histoire d'Israël (psaumes historiques).

  • Les psaumes prophétiques : envisagent l'avenir religieux d'Israël de deux manières complémentaires : les uns dans la perspective du règne de YHWH sur le monde (psaumes royaux ; Ps 47 ; 67 ; 93 ; 96-99 ; 149) ; les autres exploitent les privilèges de la dynastie davidique (psaumes messianiques ; Ps 2 ; 18 ; 45 ; 72 ; 110 ; 132).

  • Les psaumes liturgiques : ont pour objet immédiat le culte (Ps 50 ; 84 ; 118 ; 120 – 134).

L'usage intensif des images et des métaphores : Dans le Psautier comme dans le reste de la Bible le langage poétique emprunte le mode d'expression commun à tout le monde oriental, qui, peu familier avec les notions abstraites, procède surtout par évocations imagées. Le Psautier est vraiment le “jardin de l'imagination” qui, à force d'images, suggère tout l'enseignement possible sur le monde, les créatures, Dieu, la vie cultuelle et morale. Le langage psalmique s'adresse d'abord au cœur par l'imagination.

Les anthropomorphismes des psaumes : Comme pour le sémite Dieu est « le Vivant » par excellence et l'homme son image, c'est spontanément qu'il emprunte à l'homme ses éléments de compa-raison pour parler de Dieu. C'est ainsi qu'il Lui prête des membres ou des organes humains (visage, bouche, mains, yeux, oreilles, bras...), et des sentiments humains (colère, amour, vengeance...). Dans la même optique, en tant que l'homme s'en trouve concerné, le sémite compare Dieu soit à des éléments ou phénomènes de la nature (tonnerre, vent, pluie, rocher, montagne...), soit à des réalisa-tions humaines (rempart, citadelle, refuge, glaive, bouclier...).

La cosmologie et la nature dans les psaumes : Deux principes : 1) Les psalmistes traitent de la cosmologie et de la nature selon les connaissances de leur temps ; 2) La Bible ne contient pas directement d'enseignement scientifique ; S. Augustin disait : « On ne lit pas dans l’Évangile que le Seigneur ait dit : Je vous envoie le Paraclet qui vous enseignera au sujet de la course du soleil et de la lune. Il voulait faire des Chrétiens, non des mathématiciens » [2]. Il faut accueillir les descriptions psalmiques du cosmos et de la nature dans l'optique des psalmistes : la recherche de Dieu à travers sa Création. Dans le sens vertical, le monde se divise en trois régions : le ciel, la terre, le schéol.

Les imprécations des psaumes : Les psaumes consignent bien des appels à la vengeance. Au premier abord, ces passages font difficulté sur le plan de la morale. Ces formules ont en partie un caractère hyperbolique et, d'après Dt 28, 15-68, ne visent qu'à l'obtention d'un châtiment temporel devant frapper l'ennemi dans sa personne, dans sa famille et dans ses biens. Du point de vue encore de la moralité, les imprécations marquent un progrès sur la loi du Talion qui déjà était un progrès sur la vengeance illimitée. Les imprécations consacrent le principe de ne plus exercer soi-même la vengeance et de s'en remettre entièrement à Dieu du soin d'obtenir justice (cf. 1 Sm 24, 13). De plus, les ennemis du psalmiste sont avant tout des impies qui bafouent la foi en YHWH et les lois morales édictées par Lui. Il n'hésite donc pas à mobiliser le Tout-Puissant contre les perturbateurs de l'ordre divin.

Pour le chrétien, il existe une théologie patristique des imprécations bibliques (S. Hilaire PL 9, 717 ; S. Jérôme PL 23, 1078 ; S. Augustin PL 36, 328-329). Leur doctrine est reprise et ordonnée par S. Thomas d'Aquin (IIa IIae, q. 25, a. 6, ad 3 ; q. 76, a. 1 ; q. 83, a. 8, ad 1) : « Si on commande ou on souhaite le mal d'autrui, précisément parce que c'est son mal, et en voulant ce mal pour lui-même, de l'une ou l'autre façon, maudire est illicite ; et c'est la malédiction proprement dite. Mais commander ou souhaiter le mal de son prochain sous la raison de bien, est licite. Ce n'est pas maudire de manière absolue, mais par accident, car l'intention principale de celui qui parle ne porte pas sur le mal mais sur un bien » (q. 76, a. 1). Les imprécations bibliques ne relèvent que de la seconde alternative. Elles visent soit au rétablissement de la justice, soit au châtiment du péché. Elles tendent alors à la correction du pécheur à commencer par le « vieil homme » (Éph 4, 22) qui, sous un certain rapport, demeure encore en chacun de nous ou à sa condamnation s'il s'obstine dans son péché ; elles peuvent être aussi une défense contre les démons (Éph 6, 10-13), et des prédictions des châtiments eschatologiques qui attendent les impies.

La rétribution et l'au-delà dans les psaumes : Les psalmistes n'ont sur la destinée humaine que des conceptions vagues et fluctuantes. Comme les hommes de tous les temps, ils se sont heurtés à l'énigme de la mort. Dieu a voulu amener progressivement Israël à la découverte de l'Au-delà, et, par suite, de la survie et d'une rétribution extra-temporelle. S. Jérôme a noté que, dans l'économie du salut, le moment n'était pas encore venu de répandre de pleines lumières sur des récompenses d'outre-tombe, tant que les justes n'en pouvaient pas pleinement bénéficier (PL 23, 1041-1043).

Le Psautier, livre de la prière universelle : Le peuple juif a fait du Psautier son livre de prières préféré à toutes les époques comme jusqu'à nos jours. National par son cadre historique et littéraire, le Psautier est universel en son fond. Il ne pouvait manquer de devenir également le livre par excellence de la prière chrétienne en raison : 1) de sa qualité religieuse ; 2) de son mémorial des merveilles de Dieu ; 3) de sa messianité (annonce de la venue du Christ) ; 4) de l'utilisation que Jésus en a fait, révélant ainsi que les psaumes reflètent les sentiments de son cœur, ses pensées, ses préoccupations, ses affections.

Le Psautier et les Pères de l'Église : « Les Pères, avec une profonde pénétration spirituelle, ont su discerner et indiquer la grande “clef” de lecture des psaumes dans le Christ lui-même, dans la plénitude de son mystère. Ils en étaient bien convaincus : dans les psaumes, on parle du Christ. Jésus ressuscité s'est appliqué les psaumes à lui-même quand il a dit : “Il fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les psaumes” (Lc 22, 44). Les Pères ajoutent que dans les psaumes on parle au Christ ou que, même, c'est le Christ qui parle. En disant cela, ils ne pensaient pas seulement à la personne individuelle de Jésus, mais au Christus totus, au Christ total, formé par le Christ Tête et par ses membres. »

« Ainsi naît pour le chrétien la possibilité de lire les psaumes à la lumière de tout le mystère du Christ. [...] Si à certaines périodes historiques, est apparue une tendance à préférer d'autres prières, ce fut le grand mérite des moines de tenir haut dans l'Église le flambeau du Psautier. [...] Le livre du Psautier demeure la source idéale de la prière chrétienne » [3].

Le Psautier et la théologie du Christ total chez S. Augustin : Présente dans nombre de ses œuvres, la théologie du Christ total chez S. Augustin trouve sa plus large expression dans ses discours sur les psaumes. Véritable clé de lecture et de prière du Psautier, elle tient en la réponse à la question suivante : Qui parle dans les psaumes ? Le Christ. Toujours le Christ : « Quelqu'un me demandera peut-être quel est celui qui parle dans ce psaume. Je le dirai en peu de mots : c'est le Christ » [4] ; « J'ose le dire, c'est le Christ qui parle. Il dira, dans ce psaume, des choses qui semblent presque ne pouvoir convenir au Christ, à la majesté de notre tête, et surtout au Verbe qui au commencement était Dieu auprès de Dieu. Peut-être même pensera-t-on que quelques-unes de ces paroles ne con-viennent pas au Christ dans la forme d'esclave qu'il a prise au sein de la Vierge. Cependant, c'est bien le Christ qui parle, parce que le Christ est dans les membres du Christ » [5]. Mais le Christ soit en sa tête, soit en ses membres : « Il parle donc tantôt au nom du chef, et tantôt en notre nom ou au nom des membres » [6].

Aussi, il ne faut pas se scandaliser si telle parole ne convient pas au Christ Tête, comme la confession des péchés, car elle s'applique à son corps qui est l'Église : « Quand il dit ensuite : “Les rugissements de mes péchés”, il n'est pas douteux que ces paroles ne soient du Christ. Mais d'où viennent les péchés, sinon de son corps mystique qui est l'Église ? Car ici le corps du Christ parle aussi bien que la tête » [7]. « Que personne donc, en entendant ces paroles, ne dise : Le Christ ne parle point ici ; qu'il ne dise pas non plus : Ce n'est point moi qui parle ; mais s'il croit être dans le corps du Christ, qu'il dise tout à la fois : C'est le Christ qui parle, c'est moi qui parle » [8]. De même, en raison de son union au Christ, l'Église peut chanter sa sainteté : « Dis à ton Dieu : Je suis saint, parce que vous m'avez sanctifié, parce que j'ai reçu la sainteté, non parce que je l'avais, parce que vous me l'avez donnée, non parce que je l'ai méritée. [...] Si, devenus membres de son corps, ils disent qu'ils ne sont pas saints, ils font injure à la tête, dont les membres alors ne seraient plus saints » [9].

La caractéristique du Psautier est de redire sous forme de louange et de prière
tout ce que les autres livres exposent
selon les modes de la narration, de l’exhortation et de la discussion.
[…]
Son but est d’élever l’âme à Dieu
[10].

S. Thomas d’Aquin

[1] Dans le TM, 73 psaumes sont attribués à David, 88 dans les LXX. Plusieurs psaumes portent un titre ou une inscription fournissant des indications d'ordre littéraire, historique ou liturgique. La canonicité de ces titres n'a jamais été reçue comme un dogme certain.

[2] Contra Felicem Manicheum, I, 10, PL 42.

[3] Jean-Paul II, Les psaumes dans la Tradition de l'Église, Audience générale du 28 mars 2001, DC 2246, p. 363-364.

[4] Discours sur le Ps 39, 5.

[5] Ibid., 32, 2.4.

[6] Ibid., 39, 5.

[7] Ibid., 37, 6.

[8] Ibid., 85, 1.

[9] Ibid., 85, 4.

[10] D'après le prologue au Commentaire du Psautier.