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LETTRE DU PAPE SAINT LÉON LE GRAND
AU PATRIARCHE DE CONSTANTINOPLE
SUR L'INCARNATION DU VERBE DE DIEU
DIT
TOME À FLAVIEN


INTRODUCTION AU TOME À FLAVIEN

Datée du 13 juin 449 et adressée à Flavien, Patriarche de Constantinople, la lettre de saint Léon le Grand, pape de 440 à 461, comprend un magnifique enseignement sur le Mystère du Christ, Dieu fait homme. Elle est certainement le texte christologique le plus important de l'Antiquité produit par l'Église latine, et l'un des cinq documents dogmatiques sur lesquels s'est fondé le Concile de Chalcédoine de 451 pour aboutir à sa fameuse définition du Christ comme vrai Dieu et vrai hommeune Personne en deux natures (divine et humaine). Cette lettre est en effet d'une si grande valeur doctrinale qu'elle fut lue intégralement lors du Concile et consignée de même dans ses Actes. Le pape la rédigea à l'occasion de l'hérésie d'Eutychès contenue dans cette affirmation qui nie la distinction réelle des natures divine et humaine dans le Christ, et pose l'absorption de la nature humaine par la nature divine : "Je confesse que le Seigneur consistait de deux natures avant l'union, mais après l'union je confesse seulement une nature". En bref, pour Eutychès, le Christ n'est pas véritablement homme.

Après lecture de la lettre du pape lors de la troisième session du concile de Chalcédoine, les évêques présents déclarèrent : "C'est là la foi des Pères. C'est là la foi des Apôtres. Nous croyons tous ainsi. [...] Pierre a parlé par la bouche de Léon".


TEXTE DU TOME À FLAVIEN

Salutation et introduction

Au bien-aimé frère Flavien, évêque de Constantinople, de la part de Léon, évêque.

La lettre que vous m'avez envoyée si tard, à mon grand étonnement, et les actes de votre dernier concile m'ont fait enfin connaître la cause du scandale qui a troublé votre Église, ainsi que la nouvelle hérésie qui s'est élevée contre l'intégrité de la foi. Ces choses, que je ne pouvais comprendre avant, me sont à cette heure parfaitement connues. J'y vois qu'Eutychès, que son nom de prêtre rendait honorable, est grandement imprudent et très ignorant, de sorte qu'on peut lui appliquer ces paroles du prophète : "Il n'a pas voulu avoir l'intelligence pour bien agir ; il a ruminé l'iniquité sur sa couche" (Ps 35, 4). Qu'y a-t-il en effet de plus inique que de se complaire dans l'impiété et de ne pas se rendre à des plus sages et plus doctes que soi ? Ils tombent dans cette folie ceux qui, empêchés de connaître la vérité par quelque obscurité, ne recourent ni à la voix des Prophètes, ni aux épîtres des Apôtres, ni aux autorités de l'Évangile, mais seulement à eux-mêmes. Parce qu'ils ne se sont pas faits disciples de la vérité, ils deviennent alors maîtres d'erreur. En effet, quelle érudition a-t-il acquise des pages sacrées de l'Ancien et du Nouveau Testament, celui qui ne comprend pas même les premières lignes du Symbole [de la foi] ? Ce vieillard ne sait pas encore par coeur ce qui, à travers le monde entier, retentit par la voix des régénérés.

Le Christ en ses deux natures suivant le Credo et l'Écriture Sainte

Ignorant donc ce qu'il faut percevoir de l'incarnation du Verbe de Dieu et ne voulant pas travailler dans le vaste espace des Saintes Écritures pour mériter la lumière de l'intelligence, ils aurait dû au moins écouter avec sollicitude la confession commune et collective par laquelle l'universalité des fidèles fait profession de croire en Dieu le Père Tout-Puissant et en Jésus Christ son Fils unique, notre Seigneur, qui est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, trois sentences par lesquelles sont détruites les machines de presque tous les hérétiques.

Les deux nativités (éternelle et dans le Temps) du Christ

Quand en effet Dieu est cru, et omnipotent, et Père, on démontre par là même que son Fils lui est coéternel, ne différant en rien du Père, puisqu'il est Dieu né de Dieu, omnipotent né de l'Omnipotent, coéternel né de l'Éternel : non postérieur dans le temps, non inférieur en pouvoir, non dissemblable en gloire, non séparé en essence. Mais en même temps, ce même Fils unique éternel d'un Géniteur éternel est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Et cette nativité, qui a eu lieu dans le Temps, n'a rien diminué, rien ajouté à la nativité divine et éternelle, mais s'est complètement dépensée pour la réparation de l'homme qui avait été trompé, afin qu'il vainquît la mort et détruisît, par sa force, le diable qui détenait l'empire de la mort. Nous ne pouvions en effet l'emporter sur l'auteur du péché et de la mort, si celui-là n'avait pas assumé notre nature et ne l'avait faite sienne, lui que ni le péché n'a pu contaminer, ni la mort retenir. Certainement donc, Il a été conçu du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Mère, qui l'a mis au monde en sauvegardant sa virginité, comme elle l'avait sauvegardée quand elle l'a conçu.

La véritable humanité du Christ (un vrai corps humain et une vraie âme humaine)

Mais si Eutychès ne pouvait puiser une intelligence non altérée, en la tirant de cette source toute pure de la foi chrétienne, parce qu'il avait enténébré pour lui, par un aveuglement propre, la splendeur de la vérité évidente, il aurait dû se soumettre à la doctrine évangélique, alors que Matthieu dit : "Livre de la génération de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham" (Mt 1, 1) ; il aurait dû recherché l'instruction de la prédication apostolique et, quand il lisait dans l'épître aux Romains : "Paul, serviteur du Christ Jésus , apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l'Évangile de Dieu, que d'avance il avait promis par ses prophètes dans les Saintes Écritures, concernant son Fils, issu de la lignée de David selon la chair" (Rm 1, 1-3), il aurait dû reporter une pieuse sollicitude aux pages des Prophètes ; quand il trouvait la promesse de Dieu à Abraham disant : "Dans ta semence, toutes les nations seront bénies" (Gn 22, 18), pour éviter tout doute quant à la référence de cette semence, il aurait dû suivre l'Apôtre disant : "C'est à Abraham que les promesses furent adressées et à sa descendance" (Ga 3, 16). L'Écriture ne dit pas : et aux descendants, comme s'il s'agissait de plusieurs ; elle n'en désigne qu'un : et à ta descendance, c'est-à-dire le Christ. Il aurait dû appréhender aussi par l'oreille intérieure la prédication d'Isaïe qui dit : "Voici que la vierge concevra dans son sein, elle mettra au monde un fils et on l'appellera Emmanuel, qui veut dire Dieu-avec-nous" (Is 7, 14) ; et il aurait dû lire loyalement, du même prophète, les mots : "Un fils nous est né, un fils nous a été donné, le principat repose sur ses épaules ; on proclame son nom : Ange du grand conseil ! Dieu fort ! Prince de paix ! Père du siècle futur !" (Is 9, 6). Et alors il ne parlerait pas d'une manière aussi trompeuse, en disant que le Verbe a pris chair en telle manière que le Christ, né du sein de la Vierge, a eu sans doute forme d'homme, mais n'a pas eu la réalité du corps de sa mère. Ou bien peut-être a-t-il pensé que Notre-Seigneur Jésus Christ n'a pas été de notre nature pour cette raison que l'ange envoyé à la bienheureuse Marie dit : "Le Saint-Esprit viendra en toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre, et c'est pourquoi l'être saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu" (Lc 1, 35), dans la supposition que, comme la conception de la Vierge a été une opération divine, la chair de l'être conçu ne pouvait être de la nature de celle qui concevait ? Mais il ne faut pas comprendre cette génération uniquement merveilleuse et merveilleusement unique en ce sens que les propriétés de son espèce aient été écartées par la nouveauté de sa production. Car bien que ce soit le Saint-Esprit qui ait donné fécondité à la Vierge, néanmoins c'est un corps réel qui a été conçu de son corps, et la Sagesse s'étant bâti une maison (cf. Pr 9, 1), "le Verbe est devenu chair et il a habité en nous" (Jn 1, 14) ; ce qui veut dire dans cette chair qu'Il a tirée de l'homme et qu'Il a animée du souffle de la vie rationnelle.

Les deux natures dans l'unité de la Personne du Christ

Ainsi donc, étant maintenues sauves les propriétés de l'une et l'autre nature, et ces propriétés se réunissant dans une seule et même personne, l'humilité a été assumée par la majesté, la faiblesse par la force, la mortalité par l'éternité, et, pour éteindre la dette de notre condition, la nature inviolable s'est unie à la nature passible, en telle sorte que, comme il convenait à notre guérison, un seul et même médiateur de Dieu et des hommes, l'homme Christ Jésus (cf. 1 Tm 2, 5), fût tout à la fois susceptible de mourir selon l'une [la nature humaine], et non susceptible de mourir selon l'autre [la nature divine]. Ainsi donc, c'est dans la nature totale et parfaite d'un homme vrai qu'est né le vrai Dieu, complet dans ce qui lui est propre, complet dans ce qui nous est propre. Par "ce qui nous est propre", j'entends la condition dans laquelle le Créateur nous a établis à l'origine et qu'il a entrepris de restaurer : car de ce que le Trompeur a apporté et que l'homme abusé a accepté, il n'y a nulle trace dans le Sauveur ; et comme Il ne s'était point soumis aux infirmités humaines, Il vécut parmi nous sans participer à nos fautes. Il a assumé la forme d'esclave, sans la souillure du péché, enrichissant l'humain sans diminuer le divin, parce que cet anéantissement, par lequel l'Invisible est rendu visible, et le Créateur et Maître de l'univers a voulu être l'un des mortels, fut une condescendance de miséricorde, non une déficience de Puissance ; ainsi, Lui qui, demeurant dans la forme de Dieu, a fait l'homme, a été fait homme dans la forme d'esclave : l'une et l'autre nature retiennent sans perte leur propriété particulière et, de même que la forme de Dieu n'a pas supprimé la forme d'esclave, de même la forme d'esclave n'a pas amoindri la forme de Dieu.

Comme le diable se glorifiait d'avoir trompé l'homme par sa ruse, de l'avoir privé des Bienfaits de la Divinité, dépouillé de son immortalité et soumis à la mort ; comme il se glorifiait, dis-je, d'avoir trouvé dans son malheur une consolation soeur de son péché et d'avoir ainsi changé à l'aide de la propre sentence de Dieu, par la raison de sa Justice, la condition de l'homme qu'Il avait rendue si glorieuse, le Seigneur, Dieu immuable, dont la bienveillance ne saurait être enchaînée, sut, dans sa Sagesse impénétrable, mettre le comble à ses Bontés pour nous par ce mystère sacré, et empêcher que l'homme, ayant commis la faute par la ruse du diable inique, ne pérît à l'encontre des décrets de la Divinité.

Le mode d'opération des deux natures

Ainsi, le Fils de Dieu entre dans ce monde infime ; Il descend du trône céleste avec toute la Gloire de son Père, et Il naît par un nouvel ordre de choses, par une nouvelle nativité.

Par un nouvel ordre de choses, car, invisible dans ce qui est sien, Il devient visible dans ce qui est nôtre ; insaisissable il a voulu être saisi ; existant avant le temps, Il a commencé d'être dans le temps ; Maître de l'univers, Il couvre d'un voile l'immensité de sa majesté et prend la forme d'esclave ; Dieu impassible, Il n'a pas dédaigné d'être un homme passible, et immortel, de se soumettre aux lois de la mort.

Engendré par une nouvelle nativité, car c'est une vierge inviolée et qui n'a pas connu la concupiscence, qui fournit la matière de sa chair. De sa mère, le Seigneur a assumé la nature humaine, non la faute. D'autre part, en Notre-Seigneur Jésus Christ né du sein d'une vierge, de ce que sa naissance est miraculeuse, il n'en résulte pas que sa nature soit différente de la nôtre. Car celui qui est vrai Dieu est, le même, vrai homme. Car dans cette unité il n'y a pas de mensonge, puisque se rencontrent toutes deux ici l'humilité de l'homme et l'élévation de la déité. De même en effet que Dieu n'est pas changé par son oeuvre de miséricorde, de même l'homme n'est pas consumé par la dignité [de Dieu]. Chaque nature accomplit ce qui lui est propre en communion avec l'autre nature, en ce sens que le Verbe opère ce qui est du Verbe, et la chair met à exécution ce qui est de la chair. L'une des deux resplendit par des miracles, l'autre succombe aux injures. Et de même que le Verbe ne cesse pas d'être en égalité de gloire avec le Père, de même la chair ne renonce pas à la nature de notre race. Car c'est le même, comme il faut le répéter souvent, qui est vrai Fils de Dieu et vrai fils de l'homme. Dieu, car "au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu" (Jn 1, 1) ; homme, car "le Verbe s'est fait chair, et Il a habité en nous" (Jn 1, 14). Dieu, car "toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui" (Jn 1, 3) ; homme, car Il est né d'une femme et soumis à la loi. La nativité de la chair est la manifestation de la nature humaine ; l'accouchement d'une vierge est l'indice d'une puissance divine. Son humble berceau montre qu'Il n'était qu'un petit enfant, et les chants des anges révèlent sa Grandeur toute puissante. Il est, comme les hommes, enveloppé dans des langes, Lui dont l'impie Hérode conspire la mort ; mais Il est le souverain Maître de tous les mortels, Lui devant qui les mages viennent se prosterner avec joie. Quand Il vint recevoir le baptême de Jean, son précurseur, on put s'assurer de la réalité de sa nature divine, par ces mots que Dieu le Père fit retentir du haut des cieux : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui J'ai mis toute mon affection " (Mt 3, 17). Homme, Il est tenté par le diable ; Dieu, Il est servi par les anges. Avoir faim, avoir soif, être fatigué et dormir sont manifestement des traits humains, mais nourrir cinq mille hommes avec cinq pains, donner à la Samaritaine de l'eau vive dont les gorgées font que celui qui boit n'a plus jamais joif, marcher sur la mer avec des pieds qui n'enfoncent pas, aplanir les hautes vagues des flots par une invective à la tempête, c'est sans ambiguïté divin. Pour m'arrêter à ces derniers exemples, ce n'est pas la même nature qui pleure sur la mort de son ami Lazare, le fait sortir du sépulcre et le ressuscite quatre jours après ; qui se laisse attacher à la croix et change le jour en ténèbres et bouleverse les éléments ; qui, fixée par des clous, ouvre les portes du Ciel au bon larron. Ce n'est pas la même nature qui dit : "Moi et mon Père ne sommes qu'un" (Jn 10, 30) ; et ensuite : "Mon Père est plus grand que Moi" (Jn 14, 28). Car bien que, dans Notre-Seigneur Jésus Christ, Dieu et l'homme ne fassent qu'une seule Personne, autre est pourtant ce d'où provient l'injure commune à Dieu et à l'homme, et autre est ce d'où provient la gloire commune. De nous, en effet, il tient l'humanité qui est inférieure au Père, du Père il tient la divinité qui le rend égal au Père.

La communication des propriétés et le Salut par le Christ

En raison donc de cette unité de Personne qu'il faut reconnaître dans deux natures, tout à la fois on lit que le fils de l'homme est descendu du ciel, quand le Fils de Dieu a assumé une chair tirée de la Vierge de laquelle il est né, et, à l'inverse, le Fils de Dieu est dit crucifié et enseveli, bien qu'il ait subi ces choses non dans la divinité même par laquelle le Fils unique est coéternel et consubstantiel au Père, mais dans la faiblesse de la nature humaine. D'où vient que nous professons aussi tous dans le Credo que le Fils unique de Dieu a été crucifié et enseveli, selon ce mot de l'Apôtre : "Car, s'ils avaient su, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire" (1 Co 2, 8). Quand notre Seigneur et Sauveur a voulu instruire ses disciples par ses interrogations : "Au dire des gens", demande-t-il, "qui est le Fils de l'homme ?" (Mt 16, 13), et après que les disciples Lui avaient dévoilé les diverses opinions des autres, Il demande : "Mais pour vous, qui suis-je ?" (Mt 16, 15), Moi qui suis assurément fils d'homme et que vous voyez dans la forme d'esclave et dans la vérité de la chair, qui dites-vous que Je suis ? Alors le bienheureux Pierre, inspiré par Dieu et destiné par sa confession à être de secours pour toutes les nations, a dit : "Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant" (Mt 16, 16). Et c'est à bon droit qu'il a été déclaré bienheureux par le Seigneur et qu'il a tiré, de la Pierre principale, la solidité et de son nom et de son pouvoir, lui qui, par une révélation du Père a confessé le même et comme Fils de Dieu et comme Christ, parce que l'un de ces deux pris à part de l'autre n'était pas de secours au Salut, et qu'il était d'égal péril d'avoir cru que Notre-Seigneur Jésus Christ était ou Dieu seulement sans l'homme, ou homme seulement sans Dieu.

Mais après sa Résurrection, qui fut assurément celle de son vrai corps, car [le corps] ressuscité n'était autre que celui qui avait été crucifié et qui était mort, pourquoi le Seigneur resta-t-Il quarante jours sur la terre, sinon pour que l'intégrité de notre foi soit purifiée de toutes ténèbres ? En effet, Il s'entretenait avec ses disciples, Il habitait et mangeait avec eux, Il permettait à leur avide curiosité de Le palper de leurs propres mains, eux que le doute tourmentait ; c'est pourquoi, les portes étant closes, Il entrait chez ses disciples, et, par son souffle, Il [leur] donnait l'Esprit Saint, et en leur faisant don de la lumière de l'intelligence, Il leur découvrait le sens mystérieux des saintes Écritures. Il leur montrait aussi la blessure de son Côté, les marques des clous et tous les signes de sa Passion très récente, en disant : "Voyez mes Mains et mes Pieds, c'est bien Moi ; touchez-Moi et voyez, car un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que J'ai" (Lc 24, 39). C'était pour faire connaître que les propriétés de la nature divine et les propriétés de la nature humaine demeurent distinctes en Lui ; nous saurions ainsi que le Verbe n'est pas ce qu'est la chair, de sorte que nous puissions confesser l'unique Fils de Dieu, Verbe et chair à la fois.

On doit l'estimer trop vide du sacrement de la foi, cet Eutychès, qui n'a pas reconnu notre nature dans le Fils unique de Dieu, ni à l'humilité de la mort, ni à la Gloire de la résurrection. Il n'a pas non plus redouté cette sentence du bienheureux apôtre et évangéliste Jean : "Tout esprit qui confesse Jésus Christ venu en chair est de Dieu ; et tout esprit qui dissout Jésus n'est pas de Dieu, c'est celui de l'Antichrist" (1 Jn 4, 2-3). Qu'est-ce que dissoudre Jésus sinon séparer de lui la nature humaine, et évacuer par de très odieux mensonges l'unique sacrement par lequel nous avons été sauvés ? Se plongeant dans l'obscurité sur la nature du corps du Christ, il est nécessaire que, de par la même cécité, il délire aussi sur sa Passion  ; car s'il ne pense pas que la croix de notre Seigneur soit un mensonge et qu'il ne doute pas de la vérité du supplice accueilli pour le Salut du monde, il doit aussi reconnaître la vérité de la chair de Celui dont il croit la mort. Il ne peut pas non plus disconvenir qu'Il n'ait un corps d'homme comme le nôtre, celui qui reconnaît qu'il fut passible ; car la négation de la vérité de la chair est aussi négation de la Passion corporelle. S'il accueille la foi chrétienne et ne ferme pas son oreille à la prédication de l'Évangile, qu'il voie quelle nature fut attachée avec des clous au bois de la croix, et qu'il comprenne d'où coulèrent, après que le soldat eut percé le côté du crucifié d'un coup de lance, l'eau et le sang, afin que l'Église de Dieu fût irriguée par le bain [de la régénération] et par le breuvage [du Sang du Christ]. Qu'il écoute le bienheureux apôtre Pierre prêchant que la sanctification de l'esprit se fait par l'aspersion du Sang du Christ ; qu'il ne lise non plus négligemment ces paroles du même apôtre : "Sachant que ce n'est pas par des choses périssables, par de l'argent ou de l'or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre que vous aviez héritée de vos pères, mais par le Sang précieux du Christ, comme d'un agneau sans défaut et sans tache" (1 P 1, 18-19). De même, qu'il ne résiste pas au témoignage du bienheureux apôtre Jean qui dit : "Le Sang de Jésus Christ, le Fils de Dieu, nous purifie de tout péché" (1 Jn 1, 7) ; et encore : "La victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi. Qui est celui qui a triomphé du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? C'est Lui, Jésus Christ, qui est venu par l'eau et le sang ; non avec l'eau seulement, mais avec l'eau et le sang ; et c'est l'Esprit qui rend témoignage, parce que l'Esprit est vérité. Car il y en a trois qui rendent témoignage : l'Esprit, l'eau et le sang, et les trois sont un" (1 Jn 5, 4-8). L'Esprit de sanctification, le sang de la rédemption et l'eau du baptême, qui tous trois sont un et demeurent distincts, rien ne les disjoint de leur connexion ; car l'Église catholique vit et prospère par cette foi que [dans notre Seigneur Jésus Christ] l'humanité ne va pas sans la vraie Divinité, et que la Divinité ne va pas sans une vraie humanité.

Conclusion sur l'erreur d'Eutychès

Aussi, quand Eutychès vous répondit dans son interrogatoire : "Je confesse qu'il y avait deux natures en Notre-Seigneur Jésus Christ avant l'union, mais je confesse qu'il n'en restait qu'une seule après l'union", je m'étonne qu'une profession de foi aussi perverse et aussi absurde n'ait été réprimée par une menace des juges ; qu'une parole si folle, qu'un tel blasphème ait été omis, comme si rien d'offensant n'avait été entendu : car il est aussi impie de dire qu'il y avait, dans le Fils unique de Dieu, deux natures avant l'incarnation, qu'il est malicieux d'affirmer qu'Il n'y avait qu'une seule nature après que le Verbe se fut fait chair. De crainte qu'Eutychès n'estime sa proposition juste et tolérable, parce qu'elle n'est réfutée par aucune de vos sentences, nous t'incitons, très cher frère, à employer ta diligence, afin que, si par inspiration de la miséricorde de Dieu cette affaire aboutit à satisfaction, cet homme imprudent et ignorant soit aussi purgé de cette peste de son intelligence. Comme la suite des actes me l'a fait connaître, il avait presque commencé à revenir de son erreur, lorsque, menacé par votre sentence, il protesta qu'il dirait ce qu'il ne disait point auparavant et qu'il adoptait une doctrine qui n'était pas la sienne. Mais comme il refusa de prononcer l'anathème contre son dogme impie, vous avez compris avec raison qu'il persistait dans son crime et qu'il était convenable de formuler la sentence de sa condamnation. S'il élève contre ce jugement les plaintes d'un coeur fidèle et contrit ; s'il reconnaît, quoique tard, que l'autorité de son évêque l'a frappé avec justice, et si, pour accomplir entièrement l'acte de sa réconciliation avec l'Église du Christ, il condamne toutes ses erreurs de vive voix et par écrit, alors vous ne serez point répréhensible d'user de miséricorde à l'égard de ce pécheur converti, car notre Seigneur est le véritable et bon Pasteur, qui est mort pour ses brebis et qui, étant venu pour sauver et non pour perdre les âmes des hommes, veut que nous imitions sa douce Piété, et que si notre justice sait punir les pécheurs, du moins nous leur accordions leur pardon s'ils prouvent leur repentir. Mais enfin, pour défendre la vraie foi d'une manière efficace, il faut toujours condamner les hérésies dans la personne de ceux qui les professent. Pour suivre cette cause avec piété et fidélité, je vous envoie nos frères Julien, évêque, et René, prêtre, et mon fils, le diacre Hilaire. Je leur ai adjoint notre notaire Dulcitius, dont la foi m'a été souvent prouvée. Nous espérons qu'avec l'aide de la Grâce de Dieu, celui qui est tombé dans l'erreur sera sauvé après avoir condamné son erreur.

Que Dieu vous garde, très cher frère.