Bien cher Enzo,

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Tant qu’il y a de l’amour ou tout au moins le désir d’aimer, plus encore, car celui qui aime a déjà franchi la mort.

Ton enthousiasme quelque peu excessif à mon égard m’émeut et m’invite aussi à te garder de m’idolâtrer. J’ai mes limites comme tout un chacun et je ne saurais prétendre tout savoir de l’amour. Pourtant je veux bien partager humblement avec toi ce que l’expérience, l’observation, l’étude et la réflexion m’ont appris à ce sujet. « Quand le disciple est prêt, le maître arrive », dit un proverbe extrême oriental. Néanmoins, le maître, pour être tel, doit demeurer lui-même dans l’attitude du disciple, c’est-à-dire à l’écoute du réel, qui est toujours plus grand que lui.

Etre un maître en science de l’amour, un docteur ès amour, voilà qui est passionnant et redoutable ; passionnant parce qu’on touche à ce qu’il y a de plus profond dans le cœur de l’être humain – le désir d’aimer et d’être aimé : ars artium regimen cordium, le gouvernement des cœurs est l’art des arts  ; redoutable parce que la parole de l’enseignant peut-être en contradiction écœurante avec sa vie. La vérité de l’amour ne doit pas seulement s’entendre, il faut qu’elle se voie : lux gregis flamma est pastoris, la flamme du pasteur est la lumière du troupeau.

Je te livrerai tout d’abord où j’en suis rendu dans ma théorie, c’est-à-dire dans ma contemplation, de l’amour. J’en viendrai ensuite à la difficulté de traduire cette contemplation en action : aimer n’est pas aisé et une vie d’amour vaudra toujours mieux que la science de l’amour.

Qu’est-ce donc qu’aimer ?

Il me semble qu’il y a amour, amour et amour. Avec Aristote en effet, je commencerai par distinguer trois grands types d’amour : l'amour de convoitise, l'amour de bienveillance et l'amour d'amitié.

L'amour de convoitise nous tourne vers ce qui nous est utile ou agréable. Il nous fait rechercher pour nous-même ce que les réalités ont de bon. Quand nous disons, par exemple, j'aime le chocolat ou j'aime faire du cheval ou j'aime mon chien, il s’agit d'un amour de convoitise. En soi, cet amour n'est ni bon, ni mauvais. Nous le subissons, il s’impose à nous. Il relève de notre sensibilité, de nos passions, qui sont à dominer et à tempérer au risque sinon d’être esclave de nos convoitises, de nous refermer sur nous-même et de nous rendre égoïste, violent, et parfois à moitié fou, surtout si le bien qui nous attire est une personne. Je me rappelle cet homme rencontré par hasard et qui m’avait invité à prendre un verre dans un bistro. Il était obsédé par une certaine Anne qu’il cherchait désespérément à conquérir. Elle était devenue son trésor, sa cassette, son précieux, sa maladie d’amour.

Quand cet amour frappe un artiste, on assiste parfois à une singulière oppression de la personne aimée. L'artiste en effet ne distingue pas toujours suffisamment sa vie de créateur de sa vie affective. Sa relation à l'autre tourne alors à la tyrannie. Au lieu de contempler l’être aimé pour ce qu'il est, de se laisser impressionner et attirer par lui, il projette au contraire sur lui un idéal, cherche à l'impressionner, à l'attirer et à le transformer. Il confond l'art et l'éthique.

En soi, il n'est pas mal d'être attiré par telle ou telle personne. Encore une fois, nous n'y pouvons rien ! Par contre, la moralité entre en jeu si l'on cède plus ou moins volontairement à cette attraction en reniant des engagements déjà pris ou en violant l’intégrité physique et spirituelle d’autrui, ou en décidant de nouer une communauté de vie avec une personne consentante. Autrement dit, il y a moralité quand on passe de l'amour affectif, qui a son siège dans la passion, à l'amour électif (du verbe élire) et effectif, qui a son siège dans la volonté.

Ceci nous amène à l'amour de bienveillance. À proprement parler, cet amour nous tourne principalement vers les personnes, dont nous-même, pour leur vouloir du bien. Nous ne les aimons pas alors en raison de ce qu'elles nous apportent d'utile ou d'agréable, mais simplement pour elles-mêmes et leur bien à elles. C’est un amour désintéressé qui est toujours bon. Il relève non plus de notre sensibilité, mais de notre intelligence et de notre volonté, de nos facultés spirituelles.

Pour s'exercer avec intelligence, l’amour de bienveillance suppose de connaître ce qui convient à l'homme en général – les biens dont il a besoin en tant qu'être humain – et ce qui convient actuellement à telle ou telle personne, les biens dont elle a besoin ici et maintenant. Concernant les biens dont l'être humain a besoin en tant que tel, dont il a besoin pour vivre, ils sont de trois ordres : matériel (habitacle, travail, argent...), corporel (nourriture, santé, affection...) et spirituel (éducation intellectuelle et morale...). Si, du point de vue de la dignité, les biens spirituels sont supérieurs aux biens corporels et matériels, et les biens corporels supérieurs aux biens matériels, du point de vue de la nécessité immédiate une personne peut avoir besoin de biens matériels et de biens corporels avant que de biens spirituels. Le proverbe qui dit « ventre affamé n'a point d'oreilles » est là pour nous le rappeler.

Les actes extérieurs de l’amour de bienveillance sont multiples, mais peuvent se ramener sous le terme de “bienfaisance” puisque celle-ci consiste à faire concrètement du bien à autrui. On peut distinguer la bienfaisance spirituelle (prière, enseignement, conseil, consolation, correction fraternelle, pardon des offenses, support des défauts, écoute), et la bienfaisance corporelle et matérielle (nourriture, boisson, vêtements, soins médicaux, caresses, hospitalité, aumône pécuniaire, sépulture). Même si, hormis par la prière, nous ne pouvons pas faire du bien à chaque homme en particulier, la bienfaisance demeure disposée à s'étendre à tous.

Mais tu te demandes peut-être s’il est possible d’aimer un animal d'un amour de bienveillance ? Oui, je crois, même si un tel comportement est rare, parce que des motifs d’utilité et de plaisir sont le plus souvent à la racine de nos soins à l’égard des animaux. Qui donnerait sa vie pour sauver celle de son chat, de son canari, d’un lion… ? Une personne qui irait jusque-là ignorerait, d'une part la différence de dignité entre l'animal et l'homme, le second étant un animal raisonnable – doué d'intelligence et de volonté –, et d'autre part la différence entre le bien ultime d'un animal et le bien ultime de l'être humain, c'est-à-dire la source principale de leur bonheur respectif, ce en quoi l'un et l'autre trouvent leur plein épanouissement. Alors que l'animal a une destinée ordonnée à la beauté du monde et au service de l'homme, la personne humaine, elle, est finalisée par la contemplation de l’Être suprême.

Venons-en maintenant au troisième type d’amour : L'amour d'amitié. Comme l'amour de bienveillance, l'amour d'amitié fait appel à notre intelligence et à notre volonté. Mais il inclut de plus les dimensions de réciprocité et de recherche d'union. Aristote pose cinq conditions à un tel amour : vouloir le bien de son ami(e), désirer que cet(te) ami(e) existe et vive, vouloir vivre avec lui ou elle, agir de même, partager ses joies et ses peines. L'amour d'amitié est donc un amour de bienveillance mutuelle et unitif.

Les amis se veulent et se font mutuellement du bien à raison d'eux-mêmes. Si l'autre ne veut pas être mon ami(e), sans pour autant qu'il ou elle me veuille du mal, il ne peut y avoir amour d'amitié. Pour être parfait, un tel amour suppose un minimum de vie commune, la consécration du temps, et une recherche du véritable bien de l'homme : la vérité de l'amour et l'amour de la vérité.

Le véritable amour d'amitié n'a d'autre fin que lui-même et la contemplation de la vérité. Entre personnes humaines, c'est dans la communauté conjugale qu'il se réalise au plus haut point parce qu'il implique outre l'union des cœurs, celle des corps. Dans cette communauté, la communication des biens entre les amis que sont l'époux et l'épouse va jusqu'au don que chacun fait de son propre corps à l'autre. Néanmoins, même dans ce cas, si l'amour n'est pas finalisé par l’Être suprême, il demeure imparfait, parce qu'il lui manque Celui qui seul peut combler absolument le cœur de l'homme.

Quant à l'association de personnes en vue seulement du plaisir, d'un intérêt ou même d'une fin perverse (vol, trafic de drogue, meurtre...), à strictement parler elle ne mérite pas le nom d'amour d'amitié puisqu'elle repose sur l'amour de convoitise dans lequel celui ou celle à qui l'on s'associe n'est en dernière analyse qu'un moyen pour satisfaire ses propres désirs. Les « amitiés » de ce genre sont instables, précaires et dangereuses.

Tu l’auras compris, aimer en vérité consiste à vouloir du bien à l’autre à raison de lui-même. Si l’on a saisi cette simple et grande lumière, on peut dès lors faire nôtre la magnifique formule de saint Augustin d’Hippone : Ama et quod vis fac, aime (= veux du bien) et fais ce que tu veux !

Pourtant, nous le savons d'expérience, s'aimer soi-même et aimer les autres d'un amour de bienveillance ou d'amitié ne sont pas choses faciles. Les difficultés tiennent principalement à nous-même, secondairement aux autres et aux circonstances. Principalement à nous-même puisque aimer, c'est vouloir du bien à autrui. Or, notre volonté dépend de nous, et nous constatons que nous ne voulons pas toujours le bien. Saint Paul de Tarse a particulièrement su décrire ce drame intime°: Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. [...] Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas.

Cette défaillance de notre volonté, son mal donc, qui nous empêche d'aimer à plein temps, trouve diverses explications – psychologiques, sociologiques, ésotériques... – qui, à mon avis, sont toutes insatisfaisantes parce qu'elles n'atteignent pas la racine du mal. Notre volonté a besoin d’être aidée, secourue, soutenue, en un mot SAUVÉE, sous peine de tomber dans un volontarisme épuisant, limité et orgueilleux. Qu’est-ce qui ou qui peut sauver ma volonté, me diras-tu ? Je crois personnellement que seul le catholicisme apporte une explication satisfaisante à l’origine de ce mal et que seul Jésus-Christ est capable d’y remédier. Rien ne t’oblige à rejoindre ce que je dis ici, je te livre simplement ma conviction intime basée sur le fruit de ma recherche et de mon expérience.

Le catholicisme enseigne en effet que la faiblesse de notre volonté est l'une des conséquences du péché originel commis par les parents de l'humanité, Adam et Ève, et qu’il n'est pas d'autre remède à ce péché qui a blessé la nature humaine que la grâce du Christ, c’est-à-dire une énergie qui guérit et élève notre volonté et notre intelligence pour collaborer avec elles dans l’accomplissement du bien.

Saint Paul dit encore : Je me complais dans la loi de Dieu (la loi de l’Amour) du point de vue de l'homme intérieur ; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de mon esprit et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur !

Tout être humain fait l'expérience de cette lutte intérieure. Si le Baptême nous lave de la tache du péché originel et vient éclairer notre intelligence par la vertu de foi, et fortifier notre volonté par les vertus d'espérance et de charité, il ne supprime pas cependant “la concupiscence” ou “foyer de péché” qui est une inclination au mal contre laquelle nous avons à combattre notre vie durant.

L'un des rôles de la vertu de charité qui est un amour surnaturel est d'orienter droitement la volonté et l’amour de convoitise pour qu'ils ne se laissent pas entraîner par la concupiscence, et de rendre forts pour aimer tout le monde toujours, partout et sans condition.

Parmi les vices qui viennent s’opposer à l’amour vrai, on peut citer principalement la haine, celle de soi ou du prochain qui consiste à vouloir du mal à soi-même ou au prochain, et l’envie qui s'oppose à la joie que donne le bien du prochain en tant qu'il nous paraît diminuer notre propre excellence ; on envie les richesses, la beauté, l'intelligence, l'affection, la femme ou le mari, le travail... du prochain.

Je conclurai aujourd’hui cette longue lettre par un petit récapitulatif :

  • Être aimé et aimer en vérité, tel est le désir le plus profond du cœur de chaque être humain.
  • Se laisser aimer et aimer en vérité ne vont pas de soi. L'amour vrai s'apprend.
  • Aimer, c'est vouloir du bien. Mais encore faut-il connaître les vrais biens de l'être humain.
  •  La volonté a besoin d’être sauvée par un don surnaturel venant de Dieu par Jésus-Christ.

On ne peut donner que ce que l’on a et j’aime à citer Benoît XVI sur le sujet qui nous occupe : Celui qui veut donner de l’amour doit lui aussi le recevoir comme un don. L’être humain peut assurément […] devenir source [d’amour] d’où sortent des fleuves d’eau vive. Mais pour devenir une telle source, il doit lui-même boire toujours à nouveau à la source première et originaire qui est Jésus-Christ, du cœur transpercé duquel jaillit l’amour de Dieu.

Porte-toi bien, mon cher Enzo. Je demeure à ta disposition et réfléchis déjà à d’autres « leçons » d’amour pour t’aider à vivre heureux.

Ton ami, Pierre-Emmanuel